Soyez polis, s’il vous plait ! par un traducteur de japonais



La politesse est un attribut qui doit traduire les rapports qui existent entre les individus. La traduction de ces relations n’est pas exactement la même entre toutes les cultures. Le traducteur de japonais doit alors être capable de les retranscrire avec exactitude. Il doit ainsi comprendre ce que signifie « politesse » pour un(e) japonais(e) et pour un français(e) et rendre raison de ces spécificités par les outils linguistiques propres à chaque langue.






En France, nous sommes, soi-disant, très attachés à la politesse. Comme vous l’avez-vous-même expérimenté, son apprentissage se fait dès le plus jeune âge. Cependant, cette intégration des convenances sociales est complexe. Elle peut même laisser parfois d’amers souvenirs…

Qui d’entre-nous n’a jamais été repris par ces parents quand nous demandions en toute innocence à un ami de la famille : « peux-tu me donner une pomme, s’il te plait », espérant que notre politesse leur ferait plaisir ? C’est alors que la main de nos parents se refermait, fortement crispée, sur la nôtre. Outrés et le regard noir, ils nous réprimandaient : « Ne sois pas impoli ! On ne t’a pas élevé comme cela… ». Surpris et dubitatif, la larme à l’œil, nous cherchions vainement dans notre mémoire comment dire de manière plus poli : « s’il te plait ». La réponse ne tardait cependant pas à venir : « il faut dire vous aux grandes personnes ou à celles que l’on ne connait pas ». Nous venions alors d’intégrer, souvent dans la tristesse et la douleur, ce qui constitue l’excellence du modèle d’éducation traditionnel français : la politesse.


Pourquoi, me direz-vous, est-ce que je prends le temps de vous inviter à vous remémorer un évènement aussi douloureux de votre enfance, souvent cause de nombreuses années de psychanalyse… C’est pour vous aider à comprendre ce que peut ressentir, tous les jours, un traducteur de japonais qui essaye de saisir les nuances de politesse de la culture nippone où « le langage honorifique », revêt une place encore plus importante que dans notre propre langue. En effet, la langue japonaise est un vecteur essentiel des rapports sociaux et des nombreux codes qui en découlent. Elle reflète l’organisation et la structure de cette société où les interactions sociales sont très nuancées.


Si vous avez déjà eu la curiosité de regarder un dessin animé japonais en version originale sous-titrée en français, vous vous êtes sans doute demandé ce que pouvaient signifier un certain nombre de suffixes apposés aux noms ou prénoms des personnages : Morishima-senpai, Keneda-kun, Yamamoto-sensei, Tomoko-chan, Suzuki-san.

La traduction française par « Monsieur, madame, mademoiselle », « professeur » ou simplement par le nom ou le prénom de la personne est alors bien pauvre pour exprimer les relations complexes qui lient les personnages entre eux et qui sont induites de ces petites particules. Ainsi, beaucoup d’éléments clés de compréhension de l’histoire elle-même peuvent ne pas être compris, sachant par ailleurs qu’une clé de l’humour ou du romantisme japonais repose sur les non-dits, les qui-pro-quo et un jeu subtil de toutes ces nuances.

Prenons un exemple concret. En regardant un « animé » ou à la lecture du manga (format papier), vous remarquez que une jeune fille, Tomoko SUZUKI, est remplie d’une profonde gêne puis explose de joie, lorsque un de ces collège de classe lui demande : « Peux-tu me passer ton livre de mathématique, s’il te plait, Tomoko ? ». A première vue, rien dans le sens de cette phrase ne permet de comprendre des débordements sentimentaux aussi expressifs. Seule la phrase japonaise nous permettra de comprendre ce qui vient réellement de se jouer derrière la demande du livre de mathématique. En effet, Tomoko toujours appelée « SUZUKI-san » ou Tomoko-san, vient d’être appelée « Tomoko-chan » ! Tous les rapports sociaux qui existeraient entre Tomoko et son collègue de lycée sont alors bouleversés : il l’invite à avoir avec lui un positionnement social plus proche et plus intime que l’on pourrait même traduire, selon la situation, dans le sens de « mignon(e) » ou même parfois « chéri(e) ». D’abord gênée, la jeune fille – qui attendait en secret que sont ami lui déclare son affection – éclate de joie. Même s’il ne lui dit pas expressément qu’il l’aime, il veut au moins se rapprocher d’elle. Peut-être le sous-entend-il ? Voila ce que le spectateur (ou lecteur) français n’était pas à même de comprendre et qui se jouait derrière une phrase aussi anodine.


Voila un premier exemple de la sophistication des rapports sociaux au japon. Pour un bon traducteur du japonais vers le français, une des principales difficultés sera donc de restituer, dans son travail, cet ensemble de relations implicites, sans alourdir la traduction par des explications contextuelles mais en conservant la subtilité et l’intensité des nuances exprimées. A l’inverse le travail de traduction du français vers le japonais se devra de respecter de manière la plus juste possible, les codes et les rapports sociaux, ce qui implique de définir avec son client le contexte : de qui l’on parle et à qui l’on parle. Nous verrons cela dans un prochain article.